Les one-shot

Hermann et les one-shot. Cette histoire d’amour qui n’avait rien de prédestiné, prend sa source du côté de Mahé, île principale des Seychelles où il goûtait un repos bien mérité selon la formule consacrée.  L’auberge où il séjournait était tenue par des Français qui avaient fui l’Afrique postcoloniale et qui lui racontèrent leur Afrique, celle d’avant les conflits et ce qu’elle était devenue. Avec beaucoup d’amertume et de regret dans la voix. Ils évoquèrent aussi la présence sur l’île d’un ancien mercenaire, propriétaire d’un resto, qui s’y était retiré pour fuir un passé sans doute peu reluisant. Le paradis est donc le refuge d’âmes damnées, cette conclusion eut l’air de plaire à Hermann qui laissa mûrir toutes ces émotions pendant quelques temps. A Bruxelles, après le cinéma, il passait souvent une ou deux heures dans un bar que fréquentait un autre ancien de l’Afrique. Il l’aborda et l’écouta. L’idée vague née aux Seychelles prenait corps : il allait désormais faire une infidélité à ses séries et produire pour la première fois un one-shot. 

Il est vrai que cela se passait en 1990 et que, depuis 1988 par l’entremise de Jean Van Hamme, Dupuis avait lancé sa collection haut-de-gamme de one-shot, à savoir Aire Libre. Car ces histoires d’un seul tenant commençaient à trouver leur public dans le petit monde de la BD franco-belge tellement habitué aux séries au long cours. Pressé par Dupuis qui rêvait de le faire signer dans cette nouvelle collection qui ne bénéficiait pas encore de son crédit actuel, Hermann se lança dans la réalisation de « Missié Vandisandi. » 

Karl Vandesande, brave retraité sans histoire, est approché par un antiquaire spécialisé en art primitif. Ce dernier propose de lui payer le voyage en Afrique et d’activer ses anciennes connaissances, lui qui a vécu longtemps en Afrique équatoriale et a publié précisément un ouvrage sur l’art africain. Il l’invite, tous frais payés, à mener une enquête sur des objets d’art dont il a perdu la trace. Karl se retrouve ainsi à Kashensi logé dans la résidence de son ami Antoine, consul de son état et pas très pressé de l’aider dans sa tâche. Il se heurte ainsi à un pays qu’il croyait connaître mais ne reconnait plus. Et une sourde menace, invisible, presqu’impalpable, commence à peser sur lui. Il comprend, alors qu’il se retrouve aux Seychelles sur les traces d’un ancien mercenaire qui y a trouvé refuge, qu’il est préférable de ne pas tenter d’en savoir davantage sinon il pourrait bien lui arriver ce qui est survenu à ce pauvre Séraphin : son ancien boy, le seul à lui avoir offert son aide, a été retrouvé mort devant chez lui, renversé par une voiture…

A sa sortie, l’album est chaleureusement accueilli par la critique. Le succès commercial n’est pas mauvais mais en-deçà des chiffres atteints par ses séries. Sans mettre l’idée d’un nouveau one-shot au placard, Hermann reprend le fil de ses séries, interrompu le temps de « Missié Vandisandi. » C’est alors que le conflit dans ce qui sera bientôt l’ex-Yougoslavie éclate.  

A Ilidza, près de Sarajevo, son ami et agent Ervin Rustemagic est pris au piège. Sa maison est soufflée, sa maman assassinée par les Tchetniks. Il trouve refuge dans une cave avec femme et enfants puis réussit à évacuer vers l’Hôtel Intercontinental de la capitale bosniaque. De là, il envoie fax sur fax, révélant le vrai visage de la guerre (l’histoire d’Ervin sera adaptée en BD par Joe Kubert dans « Fax from Sarajevo ») et non le récit anémié fait par les médias occidentaux. Hermann peste sur ces derniers et tremble pour son ami ; chaque fois que le fax retentit, il bondit pour découvrir les dernières nouvelles. Il tente en vain d’alerter les politiques sur le sort de son ami et de la population bosniaque. On lui répond par des banalités. Il continue de travailler mais le cœur n’y est pas : il se jure que dès qu’il en aura fini avec son Jeremiah (« Ave Caesar »), il se lancera dans un nouveau one-shot pour jeter à la face du monde son dégoût pour « nos chers dirigeants. » L’éveil politique d’Hermann se fait dans la douleur et dans un cri d’indignation hurlé jusqu’à s’en faire éclater la glotte. 

« Sarajevo Tango » est le deuxième one-shot d’Hermann. Il raconte la mission d’un mercenaire suisse d’origine yougoslave en Bosnie, payé pour faire sortir de ce guêpier la fille d’une bourgeoise helvétique par tous les moyens. Et par bonheur, pour Zvonko Duprez, tous les moyens sont bons. Sur place, il découvre l’horreur et l’absurdité de la situation : les meurtres odieux des snipers serbes, l’inertie occidentale, les casques bleus onusiens corrompus ou impuissants. Et les mensonges, hideux.  

Sur le plan formel, « Sarajevo Tango » marque l’apparition de la couleur directe dans l’éventail technique déjà très large d’Hermann. Depuis cette date, à une exception près (nous y reviendrons), Hermann ne la quittera plus. 

Après « Sarajevo Tango »,  Hermann peut à nouveau se poser. Ervin est sain et sauf ; sa famille également. Le conflit s’éloigne, l’indignation est toujours là mais elle a pris une tournure plus apaisée. Comme la série « les Tours de Bois-Maury » a pris fin, il doit meubler le temps qu’il consacrait au chevalier sans terre avec autre chose (son année était composée d’un album de Jeremiah suivi d’un album de Bois-Maury et ainsi de suite). La solution est toute trouvée : ce sera un one-shot. Il en ira ainsi tout le temps. 

Cette fois, c’est un autre voyage qui est mis à profit, le Brésil. Un vieux souvenir de film, une carte postale de Cangaceiros, ce sera donc « Caatinga. » L’album raconte le phénomène des Cangaceiros, paysans révoltés et regroupés en bandes de hors-la-loi qui ont sévi dans le Nordeste brésilien au XIXème siècle et au début du XXème. Diamantino et son jeune frère Mané sont deux paysans dont le père a été tué par les volantes du Senhor Aristarco y Souza, qui décident de se venger en tuant deux de ses hommes. De ce fait, ils déclenchent de terribles représailles qui coûtent la vi à toute leur famille. Fuyant les terres d’Aristarco, ils finissent par rejoindre les rangs du capitao Clovis Mendes, chef cangaceiro.  Pour une longue route à travers le Sertao. Avec l’espoir de trouver au bout de leurs souffrances la rédemption…   

Désormais, la valse des one-shot est lancée. Le suivant est un western, genre qui a fait la gloire d’Hermann avec Comanche. Mais cette fois, il est seul aux commandes et réalise un western à sa façon, loin des poncifs hollywoodiens : « On a tué Wild Bill. » Le récit met en scène un garçon, Melvin Hubbard, qui vit avec ses deux oncles, plus pochards que chercheurs d’or du côté de Deadwood. L’histoire débute par l’assassinat de Celinda et de toute sa famille par des tueurs. Un contrat. Le jour même où Wild Bill Hickok est abattu d’un tir dans le dos dans les rues de Deadwood. Mais le massacre se déroule devant les yeux de Melvin qui a réussi à se dissimuler des assassins. Il n’a réussi à voir que les bottes de leur chef dont le motif qui y est dessiné restera gravé à jamais dans sa mémoire. Jurant d’un jour venger Celinda, Melvin est ballotté par la vie… jusqu’au jour où une paire de de bottes au motif reconnaissable apparaissent devant lui.

Alors qu’il avait toujours clamé ne plus vouloir travailler que sur ses propres scénarios, il fait une première entorse à cette assertion péremptoire. Acceptant de répondre à une (vieille) invitation de Jean Van Hamme, Hermann réalise « Lune de guerre. » L’album est un véritable jeu de massacre jubilatoire sur fond de fais divers authentique, aussi ridicule que pathétique : lors d’un mariage,  le père du marié insulte le restaurateur pour une tomate-crevettes pas très fraîche. Et le ton de monter ; et les noces de tourner à l’affrontement brutal entre les deux camps. « Lune de Guerre » est à ce jour le plus grand succès commercial d’Hermann.

Ensuite, c’est au fiston d’entrer en jeu. Cette fois à l’invitation d’Hermann, il concocte un faux polar fantastique où il est question d’un… parricide. « Liens de Sang » raconte la plongée aux enfers de Sam Leighton, tout droit débarqué de sa province américaine dans une mégapole où le crime organisé fait la loi. L’histoire, qui se déroule en parallèle entre les années trente et cinquante, va le confronter à son passé et éclairer la raison pour laquelle il n’a pu résister à l’appel de la ville. Le diable en rit encore… 

Le duo père-fils est en place. L’excellent accueil réservé au premier opus, après un détour par Bois-Maury avec « Rodrigo » (dont Hermann avait déjà assuré à premier album hors série, « Assunta »), les encourage à signer « Manhattan Beach 1957. » Egalement étalé sur deux époques, les années cinquante et soixante-dix, le récit raconte la triste vie de John Haig qui s’est figée un jour de 1957 devant le corps sans vie de Daisy. Et les bons conseils du fantôme d’Elvis Presley, son ami de toujours, n’y font rien : John erre dans la vie et dans son métier comme une âme en peine. Helen aimerait tant changer les choses mais il est difficile de rallumer la flamme quand celle-ci s’est éteinte un jour de 1957…

La trilogie américaine trouvera son épilogue dans « The girl from Ipanema », étrange exercice de style entre littérature et BD, qui raconte, à la manière de James Ellroy à qui l’album rend un hommage appuyé, la mésaventure sordide qui arrive à une jeune fille provinciale débarquée dans la Cité des Anges en ce début de XXIème siècle. Jennifer rêve de cinéma et croit décrocher la timbale lorsqu’elle et son amie Dorothy sont invitées à une soirée du tout-Hollywood. Malheureusement, un petit grain de sable se glisse dans le mécanisme ; un mécanisme qui va entraîner Jennifer au cœur de l’enfer ; un mécanisme qui broie tous les rêves sur son passage, les âmes et les corps aussi. Et ce n’est pas le tenace lieutenant Chavez qui pourra y changer quoi que ce soit.

Entre-temps, le duo familial aura également produit un autre récit pour Aire Libre : « Zhong Guo. » Une histoire d’espionnage teintée de science-fiction. L’enlèvement par les services secrets chinois d’un agent sino-américain œuvrant pour la CIA. Mais les Etats-Unis ripostent du tac-au-tac et, grâce à l’intervention du super agent Ditto, récupèrent leur agent. Sur fond de tension diplomatique, l’agent Ditto va être confronté à sa propre existence et découvrir n’être qu’un clone dont son pays se sert pour ses basses besogne et qu’il jette une fois sa mission accomplie. Mais l’heure de la vengeance a sonné ! 

L’étape suivante est une plongée dans le temps. « Vlad l’Empaleur », premier tome de la trilogie consacrée à Dracula, relate les faits et gestes du Dracula historique, Vlad Tepes. De sa naissance en Transylvanie à sa mort devant les murs de Bucarest, c’est l’histoire d’un homme qui se crut un instant l’égal des plus puissants et se brûla les ailes à trop croire en ses rêves. 

« Afrika » signifie le retour d’Hermann en tant qu’auteur complet dans ce one-shot au contenu politique qui renvoie quelque part à « Missié Vandisandi. » C’est l’histoire d’un ancien du « contingent étranger », Dario, devenu gardien d’une réserve naturelle par amour de la nature, et sans doute par dégoût des hommes. Un beau jour, il découvre ce qu’il ne devait pas découvrir : un village bombardé par le contingent étranger afin d’éliminer pour le compte du gouvernement local des opposants politiques. Dario sait dès cet instant qu’il est en danger et que, pour lui, la réserve se décline déjà au passé. Il est désormais seul au monde. Seul contre tous. 

Pris comme une récréation par Hermann, « La vie exagérée de l’homme nylon » est un album à l’humour absurde complètement déjanté. Un OVNI signé par son ami Hans-Michael Kirstein et qu’Hermann réalise à l’encre de Chine dans un style jeté, quasi à main levée.

Il revient à la technique de la couleur directe pour le premier tome du « Diable des Sept Mers », diptyque qui retrace les faits et gestes des flibustiers de la Caraïbe au début du XVIIIème siècle.

Le premier tome présente Harriet, fille unique du cruel lord Somerset qui vient de la déshériter et dont elle se venge en incendiant la plantation. Emmenée par son compagnon Conrad, elle fuit sa terre natale de Caroline du Sud à la recherche d’un trésor fabuleux qui lui permettrait de racheter la plantation. Plus au Sud, l’Iguane échoue sur une île déserte où vient mouiller le navire du terrible pirate Robert Murdoch. Son trésor légendaire ne le laisse pas de marbre. Et le voilà embarqué dans une épopée pleine de cris et de fureur. 

Quant au deuxième et dernier tome du
« Diable des Sept Mers », il emmène tous les protagonistes, vifs ou... moins vifs, sur les traces du trésor de Murdoch. Qui, au bout d’un périple qui les aura fait traverser les Caraïbes de part en part, finira par mettre la main sur le fabuleux trésor ? A moins que celui-ci ne demeure à jamais une légende ?...

En 2011, Hermann nous revient avec un récit de genre en noir et blanc,
« Une nuit de pleine lune », une sorte de slasher sombre et violent qui met en scène une bande de jeunes présomptueux qui s’est mise en tête d’organiser le casse du coffre d’un couple de retraités habitant en rase campagne. Bien sûr, comme on s’en doute, les choses ne tourneront pas comme ils l’espéraient...

Un récit décliné en deux versions, une en couleurs, l’autre en N&B.

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